Pour une différenciation inclusive

onesta

À la veille de la probable activation de l’article 155 qui – pour la première fois depuis le franquisme – va mettre Barcelone sous la coupe de Madrid, je vous communique le texte de la tribune que le journal L’Humanité m’a commandée et qui est parue avant hier.

“Séparatisme”, “Sécession”, “Dissidence”…
Et si tous ces mots, chargés comme des fusils, bloquaient tout débat avant même qu’il ne s’ouvre ?
Ne pourrait-on, avertis des errances de l’Histoire, définir de nouveaux concepts plus à même de permettre le « vivre ensemble », sans opposer diversité et solidarité ?

Mal nommer les choses c’est ajouter aux malheurs du monde. Or le mot « séparatisme » renvoie à trop de notions négatives : violation des règles, repliement égoïste, violence potentielle… Ce « mot chargé » est utilisé par les États pour qualifier leurs « rebelles » en se retranchant derrière leur constitution qui jamais – par définition – ne prévoit explicitement de « sécession » qui viendrait réduire leur puissance. Pourtant le droit à l’autodétermination aujourd’hui invoqué est inscrit depuis des lustres dans le droit international qui est juridiquement supérieur à celui des États dès lors qu’ils ont ratifié (comme l’a fait l’Espagne) les accords qui le mentionnent. D’ailleurs on ne compte plus les référendums séparatistes « régionaux » unilatéraux qui ont récemment eu lieu en Europe. Tous les États baltes en sont par exemple le fruit.

Le séparatisme est aussi vieux que l’Humanité, mais ce « droit au divorce » est désormais encadré : peuvent y prétendre les nations non belliqueuses adossées de longue date à une culture spécifique, composant un large groupe humain dans le cadre d’un territoire bien défini et ayant une capacité d’auto-administration prouvée. Le processus doit ensuite respecter les meilleurs standards démocratiques ainsi que les droits fondamentaux, notamment ceux des minorités.

Si l’on exclut ainsi les séparatismes qui sous-tendent une approche ethnique nauséeuse ou des potentats plus ou moins mafieux, on se retrouve face à une lame de fond encore confuse mais d’une toute autre nature. En effet, on ne compte plus les peuples qui ressentent le besoin de se réapproprier leur destin, mais aussi de voir leur spécificité valorisée face à une perte de repères que génère une globalisation anxiogène. Ce puissant phénomène apparaît comme un indispensable contrepoint à une mondialisation dévastatrice. De tout temps, les sociétés humaines ont d’ailleurs été ainsi faites, en tension entre un besoin d’union qui fait la force et de différenciation qui fait le sel de l’existence. Surpondérer l’union expose à des centralismes délétères, mais ne valoriser que la diversité conduit à juxtaposer des égoïsmes que la moindre friction embrase. Dans ce « yin et yang politique », la seule réponse acceptable est dans la recherche dynamique d’un délicat équilibre.

Les États sont à la fois trop petits pour affronter les crises globales actuelles et parfois trop grands pour répondre à ce réel besoin de proximité et d’appartenance. En laissant les fantasmes cocardiers de côté, une réorganisation territoriale, parfois transfrontalière, peut par endroit être positive. Il faut pouvoir conjuguer légalité et légitimité, car derrière chaque conflit cette question est en filigrane. Pour ne pas reproduire les drames du passé, nous devons accompagner certains « séparatismes » sur la voie de la « différenciation inclusive ». La Catalogne qui entend abonder solidairement le budget européen et dont la population réclame par des manifestations de masse l’accueil de migrants, balise d’évidence cette voie nouvelle.

La devise de l’Europe est « Unie dans la diversité ». Si l’on veut maintenir cette formidable union il ne faut plus craindre la richesse de la diversité, dès lors qu’elle s’exprime dans un cadre ouvert et solidaire. Oui on peut envisager des républiques nouvelles respectant les critères internationaux. Oui on peut, paradoxalement, le faire sans ériger de frontières. Oui on peut concevoir des sociétés humaines indépendantes du moment qu’elles sont interdépendantes. Oui on peut retoucher des cartes en le faisant pour la première fois dans l’Histoire autrement qu’en y inscrivant des cicatrices de guerres. Mais pour cela il nous faut d’abord changer de logiciel politique et enrichir notre dictionnaire de mots-concepts plus précis et plus apaisés.

Gérard ONESTA – Octobre 2017

Président du Bureau de l’Assemblée du Conseil Régional d’Occitanie
Ancien Vice Président du Parlement Européen
Observateur international du référendum catalan

Remonter