Discours de David Cormand au Conseil Fédéral

Le fait politique le plus marquant depuis nos Journées d’été de Strasbourg est la démission de Nicolas Hulot. Une chose me frappe : on essaye de minimiser la portée politique du geste en glosant à l’infini sur le caractère du démissionnaire, comme si un tel départ était réductible à un mouvement d’humeur. L’essentiel est pourtant ailleurs.

La démission de Nicolas Hulot marque l’entrée dans une période politique nouvelle.

D’abord du point de vue du macronisme. Le départ du ministre de l’Écologie met à jour la réalité d’un pouvoir qui loin de préparer l’avenir, demeure prisonnier d’une vision rétrograde de la société. Aucun des enjeux majeurs auxquels nous sommes confrontés n’est pris à bras le corps par un gouvernement qui en réalité abdique devant les intérêts privés au lieu de défendre l’intérêt général. La présence de Nicolas Hulot a fonctionné comme un trompe l’œil : à la manière d’un illusionniste, le président Macron voulait concentrer notre attention sur ses effets de communication et ses discours pour mieux dissimuler le tour de passe-passe visant à escamoter les décisions écologiques au profit des lobbies.

Là encore, les commentateurs politiques ont insisté sur l’inexpérience de Nicolas Hulot pour expliquer le peu d’arbitrages favorables qu’il aurait obtenus. Mais c’est s’attacher au détail des circonstances davantage qu’à la logique de fond qui détermine les maux que nous subissons. La réalité c’est que la technostructure en place dans les allées du pouvoir est d’autant plus sensibles aux discours tenus par les lobbies qu’elle a été élevée dans la même religion de la croissance et du productivisme. Dans leur imaginaire, l’écologie est un problème davantage qu’une solution. Au mieux, pour les plus avancés d’entre eux il faut chercher un équilibre entre préoccupations environnementales émergentes et questions économiques déterminantes. Il n’a jamais été envisagé de réorienter l’économie au regard de la catastrophe écologique en cours. Ce n’est pas d’abord par cynisme que le gouvernement sacrifie l’écologie, mais bel et bien par conformisme. La culture dominante au sein du pouvoir macroniste considère les enjeux écologiques comme secondaires. La question du climat est une donnée parmi d’autres et la démission d’un ministre de l’environnement n’est qu’une fâcheuse péripétie politique.

Nicolas Hulot, après avoir essayé de bonne foi de changer le cours des politiques publiques dans un contexte hostile à l’écologie a préféré mettre un terme à la mascarade.

Avant lui, une autre ministre de l’environnement, Delphine Batho avait tiré les mêmes conclusions. Quand Delphine Batho a quitté le gouvernement, nous n’avons pas fait assez écho à la justesse de son analyse comme à la légitimité de sa colère. Nous n’avions pas assez salué son geste. Je le fais aujourd’hui à cette tribune pour lui rendre justice, mais également pour souligner à quel point des femmes et des hommes issu·e·s de traditions politiques et intellectuelles diverses convergent aujourd’hui dans leurs analyses. Hier sous Hollande, aujourd’hui sous Macron, sans changement de cap politique, l’écologie reste un mot vide de sens. Avec le départ de Nicolas Hulot, un cycle nouveau s’ouvre : l’idée d’une écologie apolitique a définitivement démontré son impossibilité. La stratégie selon laquelle on pourrait faire advenir l’écologie sans conduire des changements politiques a vécu. La victoire tapageuse du lobby des chasseurs a servi de révélateur. Je prends donc le pari qu’une nouvelle génération politique est en train de naître, consciente de l’absolue nécessité de bâtir une force politique écologiste capable de conquérir le pouvoir. Le temps n’est donc plus seulement à l’éveil nécessaire des consciences, mais bel et bien à la conquête de la majorité politique.

Comment nous y prendre ?

En premier lieu, nous devons nous prémunir de deux erreurs.

La première est le sectarisme. Gonflés de la vanité d’avoir eu raison avant les autres, nous refuserions toute possibilité de voir d’autres que nous parler d’écologie, pensant en avoir à jamais le monopole. Cette tentation existe : elle nous conduit à nous poser en juge de la validité de la conversion des écologistes de fraîche date. Dangereuse prétention que celle de décerner des brevets de pureté verte à celles et ceux qui ont entamé une partie du chemin que nous avons parcourus il y a bien longtemps en éclaireurs. Le rôle d’une avant-garde est d’ouvrir la voie, pas de la fermer. Réjouissons-nous au contraire que la conscience écologique progresse et accompagnons celles et ceux qui sincèrement désirent aujourd’hui la bifurcation écologique que nous réclamons depuis toujours.

La deuxième erreur serait de laisser l’écologie être utilisée comme fontaine de jouvence par des courants politiques profondément rétrogrades. Chez les conservateurs de la droite de la droite, émerge une famille redoutable car elle à l’habileté de maquiller ses positions réactionnaires d’un vernis écologiste en prétendant agir au nom de l’ordre naturel du monde. C’est au nom de prétendues lois naturelles qu’ils s’opposent à la liberté de choix des femmes en matière de contraception et d’avortement ou dénoncent la possibilité pour deux personnes de même sexe de fonder une famille. D’autres encore affirment des positions xénophobes sous prétexte de défendre l’environnement ou les animaux. Inlassablement nous devons rappeler que l’écologie est une sagesse qui conduit au contraire à penser l’unité de notre espèce et notre interdépendance dans les écosystèmes. Loin de se draper dans des logiques racistes stupides et vénéneuse, la vision écologiste nous conduit à renforcer les solidarités nous permettant de surmonter les épreuves à venir.

De la même manière, l’écologie ne peut pas davantage servir de supplément d’âme à un capitalisme reverdi à la hâte. Nous pensons certes que le monde économique a un rôle majeur à jouer dans la transition écologique de nos sociétés. Mais la question posée n’est pas de maintenir la logique folle d’un capitalisme extractiviste obsédé par le fait de tirer profit jusqu’à la dernière goutte d’un système basé sur l’exploitation des énergies fossiles. La question est de réinventer de nouvelles manières de produire et de consommer plus sobres, plus économes en ressources, avec l’impact le plus faible possible sur les écosystèmes. L’enjeu n’est pas de continuer à rechercher la croissance à tout prix mais bel et bien de décider ensemble quelle décroissance permettra de sauver la planète et les espèces qui la peuplent.

Nous sommes porteurs de cette responsabilité historique. Nous sommes la génération climat, celle qui doit agir maintenant pour préserver la possibilité d’un futur.

Longtemps nous avons cherché à influencer les politiques menées par d’autres. Soit en nous positionnant en contre-pouvoir, soit en espérant passer des compromis avec des forces exerçant le pouvoir politique. Il est l’heure de nous mettre en situation d’exercer nous-mêmes le pouvoir. L’enjeu des élections européennes pour notre formation est celui-ci : nous devons faire la démonstration qu’une Europe dirigée par une majorité écologiste fonctionnerait mieux et prendrait les bonnes décisions pour nos sociétés.

Or tout est fait pour que cette question ne soit pas posée. L’échange entre Emmanuel Macron et Jean Luc Mélenchon dans les rues de Marseille a étonné par sa courtoisie. Le sujet n’est pourtant pas là. Les deux protagonistes se livrent depuis des mois à une pantomime politique visant à faire croire que le débat se limite à leur existence. Ils se sont choisis comme meilleurs adversaires autoproclamés. Hors d’eux rien n’existerait. Leur adversité mise en scène vaut complicité par la manière dont ils cherchent à étouffer toute autre émergence. Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon espèrent tous les deux faire des élections européennes un plébiscite personnel. Pour eux le débat se limite à un affrontement entre populisme de gauche et libéralisme.

Nous devons montrer que c’est faux. Les uns disent « acceptez l’Europe telle qu’elle est », les autres disent que l’Europe est par nature libérale et que les traités empêchent de mener d’autres politiques et que seul au fond un retour au cadre national permettra de changer de politique.

Nous disons nous qu’il existe une troisième voie. Il faut impérativement changer d’Europe pour mener une politique écologique. Nous combattons l’Europe libérale et le repli national comme deux dérives qui accentuent les problèmes du monde. Voila ce que nous allons porter dans la campagne qui commence.

Jean-Luc Mélenchon affirme désormais être écologiste. Je prends acte de sa bonne foi. Mais il demeure étrangement prisonnier du carcan national-productiviste dans sa vision de la planification écologiste. Je luis dis ceci : on ne construit pas l’écologie dans un seul pays. Il ne suffit pas de bomber le torse avec des accents cocardiers pour conduire la transition écologique de nos sociétés. Au contraire nous devons accepter de construire les logiques transnationales nous permettant de réorienter les politiques publiques vers l’écologie. Nous avons besoin que l’Europe investisse massivement dans les énergies renouvelables. Nous avons besoin que l’Europe tourne le dos à l’égoïsme et cesse de laisser les migrants mourir en essayant de franchir ses frontières. Nous avons besoin que l’Europe s’oppose à la folie xénophobe qui monte sur tout le continent. Je mets en garde contre la stratégie populiste qui consiste à agréger les mécontentements anti-européens et la colère sociale.

L’Europe est notre avenir et ce n’est pas en alimentant la nostalgie des frontières qu’on fera progresser les conditions du changement.

Emmanuel Macron, lui, nous demande de sauver l’Europe. Mais ce sont les politiques qu’il promeut qui la tuent. Il prétend être un rempart contre le national populisme mais en réalité il constitue son meilleur tremplin. L’arrogance des puissants, la morgue avec laquelle ils conduisent des politiques qui déconstruisent les protections sociales, leur indifférence à la vie des gens, la violence des politiques qu’ils ont imposé au peuple grec font reculer l’idée européenne. L’Europe devait protéger et on agresse en son nom. L’Europe devait rassembler les peuples et partout sur le continent, les pulsions nationalistes reprennent de la superbe. L’Europe se désagrège en menant des politiques libérales et se déshonore en refusant d’accueillir les migrants.

Dans cette campagne nous serons la voix de l’espoir européen. La voix de celles et ceux qui refusent le nationalisme et ne veulent pas pour autant accepter de demeurer prisonniers de la folie libérale. La voix de celles et ceux pour qui la lutte pour sauver le climat et donc la planète demande de tout changer. La voix de celles et ceux qui ne veulent pas seulement ralentir la catastrophe mais conduire le grand virage nécessaire pour l’éviter. La voix de celles et ceux qui ont compris que l’écologie n’est pas une mode mais une absolue nécessité.

J’entends des amis nous dire que cette élection est une occasion pour nous de refonder la gauche. Ils font fausse route. Cet enjeu me semble dépassé. Nous sommes à l’aise avec les grandes valeurs historiques de la gauche. Nous les partageons. Et nous n’avons aucune leçon de « gauche » à recevoir de la part de ceux qui, lors du dernier quinquennat, pensaient que Manuel Valls Premier ministre était une bonne idée et ont accepté d’être ministre à ses côtés, ni de la part de ceux qui comptent dans leurs rangs des responsables aux discours ambigus sur la question des migrants.

Mais l’essentiel est ailleurs. L’écologie n’est pas soluble dans l’histoire des idées politiques qui l’ont précédée. L’écologie, en tant que telle, n’est pas enfermable dans les anciennes cosmogonies politiques. Elle est un au-delà de la droite et de la gauche issues de la révolution industrielle. Le mouvement ouvrier et les forces qui en sont issues ont porté dans le sang et les larmes le combat pour l’appropriation collective des moyens de production et pour la juste répartition des fruits du travail. Le mouvement écologiste pose lui une question nouvelle qui est celle de la finalité de la production et de sa compatibilité avec la préservation de la planète. En ce sens, l’écologie ne fait pas que constater l’ordre du monde. Elle appelle à le transformer radicalement.

Nous prônons un monde sobre, à rebours de la société de surconsommation dans laquelle nous sommes engagés. Nous voulons en finir avec ce modèle absurde où l’industrie publicitaire est mobilisée pour manipuler nos affects en créant des désirs pourtant impossibles à atteindre par la majeure partie de la population du globe. Nous voulons abolir ce modèle fou ou l’on expulse des peuples de leurs territoires pour accaparer leurs terres. Nous voulons bannir ce modèle morbide ou l’on épuise les ressources naturelles pour produire des objets souvent inutiles et à l’obsolescence programmée, dans le seul but d’enrichir une poignée d’actionnaires. Voilà ce qui fonde notre originalité politique et notre identité. Notre utilité n’est donc pas de recomposer des forces anciennes mais d’inventer les chemins du futur.

Pour autant, la question du rassemblement se pose. Je le dis avec netteté : l’esprit de responsabilité doit nous guider. Tout doit être fait pour permettre une convergence politique et citoyenne la plus forte possible. Nous devons être à la hauteur du bouillonnement qui par mille initiatives construit le changement dans la société et exige des politiques écologiques dignes de ce nom. C’est à l’aune de cette responsabilité qu’il faut juger de ce que nous devons faire.

La question est simple: souhaitons nous une campagne défensive où nous passerons notre temps à nous justifier par rapport aux autres ou souhaitons-nous une campagne offensive sur les sujets politiques nouveaux que nous avons mis 40 ans à faire émerger ? Le vivant, la biodiversité, le changement climatique, l’agriculture paysanne, la décroissance, le refus du productivisme, l’émancipation, la société ouverte, la relation entre Europe et territoires, pour ne citer que quelques sujets parmi d’autres sur lesquels notre approche est novatrice et ambitieuse. Si nous choisissons la seconde option je vous propose de rentrer en campagne avec fierté et sérénité sans crainte de rassembler demain celles et ceux qui voudraient nous rejoindre sur cette base.

Nous sommes unis. Restons le.

Nous avons une bonne tête de liste. Soutenons la sans réserve.

Nous sommes le futur : prouvons le.

Remonter